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"Aux alentours de 7h, la cuisine se peuple et s’anime… Ca bosse ! Jean-Yves, le « chef », comme tout le monde l’appelle gentiment, ressemble à un navigateur ou à un chef d’orchestre, je ne sais pas trop… Ca dépend peut-être du plat ou des moments. Mais il a toujours un sourire aux lèvres lorsqu’un « Chef ? » voyage dans la cuisine… C’est peut-être le seul prénom d’origine française de la cuisine et c’est celui qu’on n’entend jamais. En fait, il y en a deux autres, mais ces deux collègues travaillent dans la partie cuisson, un peu à l’écart du laboratoire.
Le laboratoire… Dix êtres, donc 20 bras donc 100 doigts qui composent avec les ingrédients, le savoir-faire que chacun transporte en lui, sa culture alimentaire, ses doutes et ses envies, son agilité et les conseils de Jean-Yves, le « chef » qui sourit souvent.
Donc voilà, nous y sommes, au pays de l’insertion par le travail… Au pays de cette expression, qui ne veut à peu prés rien dire lorsqu’on connaît un peu à quoi ressemble le quotidien d’une personne en marge ou de culture différente qui aurait envie de construire ou reconstruire sa vie ici. Le travail, est-ce ce à quoi il faut penser lorsqu’on parle d’insertion ? Le travail c’est fatigant, ça prend du temps et ça fait mal. Apprendre le français, faire des rencontres, amicales, imprévues, surprenantes, participer à des activités, ateliers, avoir une vie de famille qui ne se limite pas au lever et au coucher des âmes, lire, marcher, pourquoi pas aller au cinéma (qui parle toutes les langues)… Tout ceci, si l’on considère que cela pourrait aider à une « intégration », ça prend déjà du temps… Et ça fait pas mal. Alors le travail et l’intégration, personellement je trouve que ça ressemble à des faux amis.
Sur la semaine que j’ai passé à Prestal, je n’ai pas parlé d’insertion avec les apprentis-cuisiniers. Nous avons parlé légumes, sauces, enfants, administrations démoralisantes, travail… Et puis aussi nous avons bavardé sur ce que chacun sait faire. Ca c’était intéressant ! Ca nous a même amenés à parler d’un truc extraordinaire, surtout quand il s’invite dans le monde du travail : le DESIR…
Pour résumer cette première semaine de repérage, je pourrais peut-être avancer une petite intuition. C’est que le « chef » et la façon dont ça se passe là-bas, ça fait des gens et des manières qui ne tuent pas le mot DESIR au sein d’une équipe de travailleurs composée en majeure partie par des gens qui se cherchent une place, à leur échelle, dans cette ville et cette époque d’aujourd’hui. Et ça c’est pas mal !!!
Je crois que finalement le mot Insertion, je tâcherai de l’oublier. Il surgira ou ne surgira pas. Mais ce ne sera pas la quête de ce film. Dans cette cuisine où les cultures se brassent, une parole circule. Elle est discrète et douce. Sans étalage et sans gêne. Elle est là, au fil du temps et des compositions. Je serai là de temps en temps pour capter celle-ci, certainement. Et les visages d’où elle émerge."
Guillaume Kozakiewiez